Eric Julien est porteur d’une histoire et d’un message.
Affecté d’un œdème pulmonaire alors qu’il effectuait une excursion à plus de 5000 mètres d’altitude dans la Sierra Nevada de Santa Marta, au nord de la Colombie, Eric Julien a été secouru par des indiens Kogis. Une dizaine d’années plus tard, fidèle à la parole qu’il leur avait alors donnée, il fonde l’association « Tchendukua – Ici et Ailleurs », afin de racheter pour eux des terres ancestrales pillées par les « petits frères », ainsi que les Kogis nomment les blancs.
Peu à peu, Eric Julien a vu les Kogis faire renaître ces espaces dévastés où repousse maintenant la forêt et respire à nouveau la « terre-mère » ; il a découvert la richesse et la force de leurs traditions et, comme un voyage intérieur, il a appris leurs coutumes et compris leur philosophie de vie. Pour les Kogis, l’homme est la nature ; il est fait de la même matière, il a des fonctionnements similaires, il doit respecter les mêmes règles. Cherchant à réapprendre les gestes et les noms des choses pour pouvoir les réveiller, les Kogis entretiennent la pensée, font vivre la mémoire et transmettent ce qu’ils ont reçu de leurs ancêtres ; ils travaillent ensemble, inlassablement, pour rétablir l’équilibre des forces vitales dont naissent l’énergie et la conscience. Par exemple, la santé est une activité artistique, dans le sens où elle consiste à rétablir l’équilibre harmonieux d’une personne. Les rituels permettent à chacun de construire son identité et d’intérioriser sa relation au groupe : « Dis-le moi et je l’oublie, montre-le moi et je m’en souviens, fais-le moi vivre et je le comprends ». L’essentiel est immatériel ; il faut respecter et protéger la vie, voir au-delà des apparences, et apprendre à vivre en paix par le partage, en conscience et en liberté.
Au fil de ses visites, Eric Julien a appris des Kogis que les lois du vivant sont les mêmes pour tous les peuples ; elles s’incarnent dans des cultures différentes selon l’espace géographique dans lequel elles s’inscrivent, mais leur objet reste partout le même : tenir à distance la violence et la barbarie. Pourtant, nous avons coupé les liens d’interdépendance qui nous unissaient à la nature, pour créer une « mono-culture d’usage » mondialisée, vouée à la recherche du plaisir et à l’assouvissement de nos désirs. Nous avons perdu le sens du don, et notre faculté de partage s’est amoindrie à mesure qu’augmentaient nos possessions. Sans les règles naturelles qui encadrent nos pulsions, nous avons créé un système où la compétition s’est installée, où la souffrance s’est développée et où le sens s’est perdu ; sans motifs de l’action, c’est la motivation qui disparaît, c’est le lien qui se dissout.
La rencontre des Kogis est-elle une occasion pour sortir de notre système et le questionner en profondeur ? En particulier, peut-on puiser dans leurs modes de vie des enseignements utiles pour le fonctionnement de nos entreprises ? Comment l’expérience du vivant peut-elle se décliner dans les organisations ? Si l’on en revient à la respiration, mouvement essentiel de la vie, on peut comprendre que dans tout projet, les phases d’apprentissage et d’information (inspirations) puis les phases d’expression (expiration) doivent se succéder et se compléter. Du mode de gouvernance des Kogis, nous apprenons qu’il est crucial d’accorder à la qualité du processus autant d’importance qu’au contenu du projet. Il s’agit de créer des lieux de confiance, où l’on puisse déposer son « masque fonctionnel » et dépasser les questions superficielles ; des lieux où il soit possible de questionner ses croyances et reconnaître les conflits, de clarifier les objectifs et de convenir des responsabilités ; des lieux où personne n’ait peur de s’exprimer et où chacun se sente prêt à s’engager pour contribuer au résultat collectif. L’exercice du cercle de parole est une manière concrète d’expérimenter la construction d’un sens partagé : s’assoir en rond pour se voir tous ; enlever les tables pour ne plus se retrancher ; éteindre les téléphones et fermer les ordinateurs pour être présents les uns aux autres ; faire circuler la parole sans s’interrompre jusqu’à ce que tout le monde ait eu l’occasion de s’exprimer. C’est ainsi que peut se développer une vraie qualité d’écoute, s’établir des relations de confiance et démarrer un vrai projet collectif. C’est aussi l’une des bases de ce que l’on appelle le « management éco-systémique » : on élabore, par l’expression et par l’écoute, des représentations communes de situations vécues, puis on construit une vision partagée de la situation rêvée, avant de réfléchir ensemble à la stratégie pour y parvenir : sur quelles valeurs va-t-on s’appuyer ? Quelles règles, quels délais, quelles méthodes choisit-on d’adopter pour piloter de manière dynamique l’avancée du projet ? Bien-sûr, cela demande du temps, mais les Kogis nous montrent à quel point ces approches sont solides et efficaces pour réaliser ensemble ce qui relève presque du miracle.
Nous avions débuté notre rencontre avec Eric Julien par un tour de table, afin de se présenter et d’exprimer nos valeurs les plus chères : la générosité, le respect, l’engagement, l’ouverture d’esprit, l’utilité… Après ce cheminement avec les Kogis, chacun de nous est invité à s’interroger sur la manière dont il les met concrètement en œuvre, dans son quotidien, dans ses relations, dans ses projets. Nous avons tous des marges de manœuvre, et le choix de rester passif ou de faire preuve de courage. Il n’est plus temps de parler, il faut agir !
« Il y a une seule loi de la nature, qui est la même pour tous. On a l’impression que vous l’avez oublié ? Vous n’avez plus d’anciens qui vous transmettent la mémoire et sans mémoire, on ne peut rien faire. Pourquoi ne pensez-vous plus le monde ? La pensée, qu’elle soit kogis ou non, c’est la même pensée, la même conscience. La vraie question, c’est de savoir comment s’en servir, comment utiliser cette pensée. Pour le moment, l’échange entre nous est difficile, mais si demain, on utilisait un peu notre pensée, notre conscience, on pourrait commencer à échanger entre sociétés qui se respectent. Aujourd’hui, la maladie et les déséquilibres sont partout. Les petits frères sont aveugles, ils ne se rendent pas compte »
Mamu Marco BARRO, représentant “spirituel” de la société des Indiens Kogis.
Frédérique RIGAL
Tags:confiance, cultures, eric julien, Kogis
Commentaires Récents